Il y en a qui font des motchus, je cherche ici à comprendre comment une unité de radioactivité étrangère à la santé humaine apparaît dans les ACV sous ce terme. C’est la logique d’enquête décrit dans cet article par Gauthier Roussilhe.
Après le publication du rapport « OpenLLM » à T+1 an, j’ai commencé à étudier les aspects non encore traités, dont irradiation/santé humaine. L’étude ADEME « Analyses de cycle de vie de GPU pour l’intelligence artificielle1 », attendue comme source principale, utilise comme d’autres le bequerel (Bq) comme unité pour cet impact.
Lors de la lecture de l’article novateur de S. Falk et al. sur l’analyse du cycle de vie d’un GPU A100, j’avais déjà été gêné par certains paramètres dont celui-là. J’ai trouvé par la suite la source primaire, à savoir la note technique d’EDF « ACV du kWh nucléaire EDF – version 2022 », référence pour ses rapports environnementaux ultérieurs.
Problème : l’unité normalisée employée, en kBq U235 eq. Le bequerel (Bq) caractérise l’activité d’une source. Il ne décrit rien des dommages, pour lesquels l’unité les conséquences de la radioactivité sur le corps humain est le Sievert (Sv).
Ce critère qualifie très majoritairement l’impact de l’énergie nucléaire pour la production d’électricité, dont l’U-235 est le carburant.
J’ai donc remonté la chaîne bibliographique de l’étude ADEME : Frischknecht et al., 2000, puis, de là, Dreicer et al. 1995 et d’autres.
L’étude de Dreicer, commandité par l’UE, est une analyse économique des dommages sanitaires liés à l’énergie nucléaire. Entre autres, elle établit deux éléments capitaux, l’unité Mbq/TWh principalement à partir des données d’EDF, et l’unité man.Sv/TWh qui mesure la probabilité d’effets sanitaires (cancers, éventuelles maladies héréditaires), et où man représente « the collective dose, calculated by multiplying the average individual dose representative of the population by the number of people affected and integrating it over a specified time horizon.»4. Cette unité est sans lien avec des expositions individuelles réelles5 « Factors are derived from emissions per year and collective dose per year ».
« The total collective dose for all the stages of the fuel cycle, except for the severe accident analysis, integrated for a time period of 100,000 years into the future, is 13.1 man.Sv/TWh. (…) It can be seen that this dose is insignificant when compared to (…) the 2.4 mSv/y average individual dose due to the natural background6 ».
L’étude de Frischknecht se place dans une logique d’ACV et reprend principalement celle de Dreicer pour ce qui concerne les résultats d’irradiation. Il applique la notion de DALY (disability adjusted life years : tout ce qu’on perd en vie/qualité de vie lié à une cause donnée).
Il établit une règle de calcul et un tableau de correspondance « Caractérisation du facteur de dommage par polluant » en DALYs(0,0)/kBq / le facteur de caractérisation par polluant en kBq U-235 air-equiv. pour chacun des trois milieux air, rivières et lacs, océan.
Paulillo, A. et al., dans un article de 2023, rappelle que «All current life cycle impact assessment (LCIA) methods that include ionizing radiation impacts use the methodology developed by Frischknecht et al. (2000) »
Alors, d’où vient donc ce raccourci en kBq U235 eq ?
Retour au document de l’Ademe. Il s’établit « dans le cadre du projet Product Environmental Footprint (PEF), en utilisant le PEF 3.0 ». La référence méthodologique pour les indicateurs est un instrument non-législatif 2021/2279 du 15/12/2021 sur « l’utilisation de méthodes d’empreinte environnementale pour mesurer et communiquer la performance environnementale de produits et d’organisations ».
Une recherche renvoie vers le Green Forum de l’UE, qui renvoie finalement vers le site du JRC, le centre de recherche de la Commission, et son document « Understanding Product Environmental Footprint and Organisation Environmental Footprint methods ».
Il présente ceci (table 3 p.15) :
| Impact category | Indicator (unit of measure) | Description |
| onising radiation, human health | Human exposure efficiency relative to U-235 (kBq U-235 eq) | Impact of exposure to ionising radiations on human health |
Une page montre les différentes versions des éléments constitutifs de la méthode, avec, pour la partie qui m’intéresse :

Elle indique donc kBq U-235 eq comme unité pour caractériser le modèle d’effet pour la santé humaine (Human Health effect model) dans l’empreinte environnementale et comme sources Frischknecht et Dreicer. Or, nous avons vu qu’il n’en était pas ainsi dans leur travail.
De plus, le JRC s’appuie (p.15) sur les travaux du Programme des Nations-Unies pour l’environnement, la Life Cycle Initiative et son GLAM-Global Life Cycle Impact Assessment (LCIA). Le GLAM V1.0.2024.10 utilise deux unités pour l’irradiation/santé humaine : DALY/kBq & Man Sv/Bq, conformément aux travaux de Diecer et Frischknecht.
| HH Ionizing Radiation | Damage level | DALY | Ionizing Radiation | DALY/kBq | Human Health |
| HH Ionizing Radiation | Midpoint | Man Sv | Ionizing Radiation | Man Sv/Bq | Human Health |
Comment comprendre alors cette formulation pour l’emploi d’une unité inadaptée à la mesure d’effet sanitaire ? En étant charitable, on peut imaginer qu’il s’agit d’une évaluation d’émissions susceptibles d’être insérées dans une évaluation selon les méthodes imaginées par Deicer puis Frischknecht.
En revanche, cela n’explique pas la référence à ces deux auteurs, dont les travaux ont établi les bases nécessaires à cet objectif en séparant, justement, ce qui est du ressort de la pollution (en Bq) et des dommages (en Man.Sv/Bq et DALY/Bq).
Les auteurs du passage au kBq sont-ils les seuls auteurs du JRC (que je n’ai pas réussi à contacter) ou un groupe de travail? Que disent ces valeurs établies en kBq à partir de cette méthode du JRC : des émissions de radiations liées à la production d’électricité nucléaire indépendamment de la santé humaine ? Des man.Sievert/Bq ? Des DALY/Bq ? Dans ce dernier cas, selon laquelle des types de Cultural Theory décrits par Frischknecht (horizon temporelle de 100 ans ou de 100 000 ans?)?
Peut-être est-ce dans des sources que je n’ai pas trouvées. Mais établir une ACV d’un service d’IA qui a du sens ne devrait pas obliger de monter une enquête en histoire des sciences et des organisations.
C’est pourquoi, conformément à la Spec AFNOR, je propose de ne retenir que la seule dénomination de « rayonnements ionisants » sans retenir la dénomination de santé humaine.
1 Etienne Lees-Perasso, David Ekchajzer, Gauthier Roussilhe, Thomas De Latour. 2026.
4 Définition in Frischknecht et al. A noter que cet horizon est défini dans le cadre de la « Cultural Theory » qui distingue différentes approches avec des horizons différents, dont 100 000 ans, celle de Dreicer, ou de 100 ans. Elle est décrite dans l’article de Frischknecht.
5 A noter que cette unité ne vise en rien les expositions individuelles qui sont mesurées différemment. Voir ainsi l’exposition des populations en France : https://recherche-expertise.asnr.fr/sites/default/files/documents/actualites_presse/communiques_et_dossiers_de_presse/IRSN_Rapport%20EXPOP_def.pdf
6 Je rappelle toutefois que la limite d’exposition des travailleurs du nucléaire est très nettement inférieure à l’irradiation naturelle en pays granitique, par exemple, justement parce qu’elle n’est pas naturelle…
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